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19 septembre 2015 @ 14:28
Contes Défaits c'est un vieux, très vieux, projet d'écriture. Je ne saurais pas même dire depuis quand il date, depuis quand il a germé dans ma tête. Probablement durant mes années de fac, en construisant à côté un forum RPG basé sur cet univers pour pouvoir le partager. Mais mener ma propre réécriture des contes m'a hanté depuis toujours. Les contes ont bercé mon enfance comme nombre d'entre nous. Barbe-Bleue a longtemps été mon préféré, et je me suis toujours posé la sempiternelle question « Quelle faute a commise la première femme ? » Ce doit être cette question, parmi d'autres, qui m'a fait réfléchir à des possibilités d'étoffer les contes, d'en écrire de nouvelles versions. J'avais beau en lire des réécritures, il y avait toujours quelque chose qui me chiffonnait. Comme je ne trouvais pas ce que je souhaitais, j'ai décidé d'écrire ma version.

Comme tout projet il y a eu des hauts et des bas. Des piques d'inspirations et des pages blanches. Le projet est resté dans un coin, a mûri. Le forum RPG permettait de le faire vivre sous une autre forme, avec la participation d'autres écrivains, des idées sensationnelles.

Puis, un jour, il a frappé à la porte. Demandant s'il pouvait renaître, dans son coin. Rédaction du background, profilage du monde, création de personnages... Un lourd travail qui n'a pas encore atteint sa fin mais, peu à peu, des bourgeons naissent.

Et ces bourgeons j'ai décidé de les partager.

(Puis ainsi ça me mettra un bon coup de pied aux fesses pour continuer)

Plus concrètement, Contes Défaits c'est une réécriture des contes et de leurs personnages. Jetés dans un univers steampunk avec les codes de l'époque victorienne, son esthétisme, des machines comme on aurait pu rêver Jules Verne. C'est un monde vaste, parfois complexe, mais qui, j'espère, un jour trouvera sa forme définitive. Et qui, j'espère, saura vous charmer.

Layout : http://layout-lounge.livejournal.com/57424.html
 
 
24 janvier 2018 @ 20:51
Résumé : L'homme est-il un monstre ou le monstre un homme ?
Rating : PG-13
Disclaimer : Les personnages appartiennent originellement au folklore populaire, Lewis Carrol et Lyman Frank Baum. J'en livre ma propre réinterprétation.
Notes : J'espère, à l'occasion, pouvoir développer davantage sur cette troupe de personnages. Pinterest


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14 octobre 2017 @ 20:20
Rating : PG
Notes : Texte rédigé en 2011, cette nouvelle ne s'inscrit pas originellement dans l'univers de Contes Défaits. Mais, qui sait, elle inspirera peut-être de futures histoires.

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01 octobre 2017 @ 15:15
Rating : PG-13
Disclaimer : Les personnages appartiennent originellement au folklore populaire. J'en livre ma propre réinterprétation.

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18 août 2017 @ 12:14
Résumé : Où l'on découvre le passif du Médecin de la mort
Rating : PG-16 (présence de cadavres)
Disclaimer : Les personnages appartiennent originellement au folklore populaire et à Grimm. J'en livre ma propre réinterprétation.
Notes : L'histoire est liée à L'éloquence des cadavres via le personnage de Virgil Sicricu mais cette nouvelle se déroule avant niveau chronologie. Pinterest du personnage



[En lire plus...]On l'avait suspendu au gibet et observé le soubresauts de son corps alors que la nuque craquait, son lugubre rappelant du bois que l'on brisait à mains nues. Virgil avait observé le simulacre de procès et cette sarabande du corps supplicié sans un mot. Sa mère était demeurée dans son dos, ses ongles s'enfonçant dans les épaules de son fils. Il se devait de regarder. Aucun Roumain n'échappait à ce devoir. Du haut de ses dix ans, l'enfant se demandait, tout de même, pourquoi on employait cette méthode ancestrale qu'était le gibet au sein d'une Europe jetée, à corps perdu, dans l'effervescence de la révolution industrielle. Au moins ils avaient relégué les bûchers au placard des reliques.


La sorcière avait été condamnée sous les vivats d'une meute applaudissant la curée. Des pierres avaient été jetées sur le cadavre qui se balançait, mollement, au bout de sa corde. La foule s'était dispersée depuis. Virgil et quelques enfants étaient restés, happés par une curiosité morbide. Tous avaient attendu que leurs parents les délaissent afin d'approcher la sorcière. De pouvoir l'observer de plus près comme ils le faisaient avec les cadavres des chats et chiens écrasés, trouvés au détour d'un chemin.

Virgil avait suivi le mouvement opéré, curieux de voir une sorcière de près. Toujours il en avait entendu parler. Néanmoins c'était bien la première fois qu'il en croisait une, en chair et en os, que les contes prenaient enfin corps tangible sous ses yeux. Il ne pouvait s'empêcher d'être déçu tandis qu'il levait le nez et que les pieds du cadavre manquaient de frôler ses joues. La sorcière n'avait pas la beauté ensorcelante que lui prêtaient les prêtres dans leurs sermons, ni l'apparence d'une vieille femme décharnée dont le vice se lisait dans son nez crochu. Elle avait le visage et les atours d'une marchande comme Virgil et ses pairs avaient pu en croiser par dizaines. C'en était presque ridicule.

— Si au moins on l'avait vu user de sa magie, formula le garçon à voix haute, tout son dépit palpable dans ces mots.
— Ils leur retirent toujours leurs artefacts avant, précisa un des garçons (Darius ? Cristi ? Il ne savait plus) en donnant des coups dans les pieds de la pendue avec un bâton.

Virgil hocha la tête, comprenant. Retirer son artefact à une sorcière revenait à arracher les ailes à un oiseau : privée de cela, la sorcière ne pouvait plus user de sa magie, de même que l'oiseau ne pouvait plus voler. Restant en retrait de ses camarades, il les laissait grimper sur l'échafaud pour pouvoir mieux voir le cadavre sous tous ses angles. Au-dessus de lui la sorcière tournait lentement dévoilant son visage noirci, ses yeux éteints.

Elle cilla.

Virgil cligna des yeux, se frotta les paupières. Il avait du être ébloui par le soleil à trop regarder ainsi, nuque ployée en arrière. Ou peut-être était-ce un de ces mouvements post-mortem qu'avaient les cadavres. Il avait déjà vu une oie, dont on avait tranché la tête, continuer de courir. Ce devait être pareil. Virgil ne s'en formalisa pas, riant de sa propre surprise. Un caillou heurta la joue du cadavre lancé par un des enfants. Un nouveau jeu avait été instauré : viser au plus juste. Dix points pour celui qui atteignait l’œil, cinq pour le visage, un pour le reste. La caillasse se mit à cribler le corps sous l’œil indifférent de Virgil.

Dis-leur d'arrêter.

La voix avait le timbre d'une femme adulte. Virgil observa autour de lui s'attendant à voir une des habitantes venue morigéner les enfants. Mais il n'y avait rien – rien d'autre que la place centrale où se tenaient le gibet et les garnements tout occupés à leur jeu. Lorsque Virgil reporta son attention sur la petite assemblée, il sentit un regard peser sur lui. Levant la tête il vit que la sorcière l'observait. Ses yeux ne cessaient de le fixer et sa tête demeurait face à lui tandis que le corps tournait, lentement, sous les coups de butoir des pierres lancées à son encontre. Virgil entendait distinctement la nuque craquer, protester contre cette tête qui ne suivait pas le mouvement.

Elle est morte ! hurlait son inconscient. Virgil ne bougeait pas, happé par le regard du cadavre. Je l'ai vu. Ils l'ont pendu, et elle n'a plus bougé. Sous ses yeux effarés, la pendue ravala sa langue qui pendait sur le coin de sa bouche. Ses lèvres noires bougeaient et une voix, celle qu'il avait entendu plus tôt, en sortit.

— Dis-leur d'arrêter.

Une main invisible enserra les entrailles de Virgil. Le garçon fit un pas en arrière. Une voix l'interpella, celle d'un de ses camarades. Mais il ne l'entendit pas, tout son être concentré sur la sorcière. Sur ce cadavre qui lui parlait.

— Tu m'entends. Je le sais. Dis-leur d'arrêter. Ou je les maudis.

L'enfant tremblait. À chaque mot qui sortait de la bouche de la sorcière, il faisait un pas en arrière. La langue collée au palais, il se retrouvait incapable de parler. La terreur le figeait. Un macchabée ne pouvait pas parler, c'était impossible ! C'était bien digne ça, d'une sorcière, que de défier la Mort. Et elle, inlassable, continuait ses suppliques. Ses camarades, eux, l'appelaient sans cesse, stoppant leur jeu, observant son manège sans comprendre.

— T'as vu un fantôme, Virgil ? demanda Darius-Cristi d'une voix goguenarde.
— Tu veux que je leur montre ? répondit la sorcière.

Il y avait dans sa voix tant de menace que Virgil éclata. Du haut de ses dix-ans, dans son costume du dimanche, avec sa mine de garçon brun au teint pâle, il hurla de toute la force de ses poumons. Un cri misérable mais si imprévisible que ses compagnons en demeurèrent cois. Ils l’observèrent courir hors de leur portée, filer droit dans les ruelles de la ville. Il y eut une hésitation, une concertation du regard avant que l'un d'eux ne se décida à le suivre – histoire que les parents ne leur retombent pas dessus s'il lui arrivait malheur.

Lorsque le garnement envoyé retrouva Virgil, il vit un enfant replié sur lui-même, tout tremblant, ses bras enserrant ses jambes qu'il avait replié contre lui. Ramené chez lui ses parents eurent beau lui demander la raison de cet emportement, le garçon ne dé-serra pas les lèvres. Aussi abruptement que le fait était advenu, le garçon reprit ses habitudes évitant, tout de même, soigneusement le cimetière communal et les échafauds dressés sur la place centrale.

— Bah, c'est rien, avait déclaré un soir son père en lisant le journal. Va savoir ce qu'elle a laissé échapper, cette garce, après sa mort. Parait que leurs cadavres à ces gourgandines ça suinte de la magie qui te tournicote le cervelet. Il a du en sentir trop. Ça lui passera. Faut juste plus qu'il en approche.

Décision qui fut appliquée le lendemain même et qui éloigna Virgil de ses camarades qui, eux, n'allaient pas tirer un trait sur les exécutions publiques et l'approche, aussi dangereuse soit-elle, des macchabées de sorcières. Virgil ne s'en formalisa pas, reprenant ses habitudes tout en longeant, plus d'une fois, le muret du cimetière comme si quelque chose l'appelait là-bas.


***



La sorcière l'avait maudite. Virgil avait cette conviction chevillée au corps, gardée fermement close au plus profond de lui. Personne, jamais, ne devait connaître ce don qu'il possédait. Il lui avait fallu faire preuve d'un trésor de patience lorsqu'il dut prendre son tour de veille auprès du corps de sa grand-mère comme l'exigeait la tradition. Elle lui avait parlé, babillant de sa voix usée de vieille femme emplissant la chambre sépulcrale de ses histoires sans intérêt. Le premier jour Virgil s'était bouché les oreilles, priant pour que cela cesse. Le matin du troisième jour il s'en était habitué comme on s'accommode d'un invité indésirable. Le soir même, la voix de la matriarche se tut, laissant le silence reprendre ses droits. Laissant un répit à Virgil, jusqu'au prochain cadavre qu'il croiserait.

Le garçon s'était fait à l'idée qu'il n'échapperait pas à ces voix, à ces fantômes qui parlaient par la bouche des cadavres. Il avait fini par franchir le seuil du cimetière observant, en silence, l'ouvrage du croque-mort. Auprès des tombes les voix ne résonnaient pas. Pas comme ces veillées où l'on gardait le corps jusqu'à son enterrement. La présence des cadavres finit doucement par ne plus l'indisposer – surtout ceux légèrement faisandés prouvant que la mort était bien loin, ainsi que les voix. La fragrance l'apaisait. Elle lui prouvait que les choses revenaient à la normale, que la magie ne venait pas y mettre son grain de folie.

Le croque-mort finit, lui aussi, par s'habituer à cette présence, à poser un regard complaisant lorsque l'enfant s'endormait sur une tombe. Curieux garnement que cet enfant dont le teint cireux lui donnait des airs de gosse mal nourri, de chauve-souris humaine. Mais il ne troublait pas les tombes, les longeait en silence et observait la mise en terre assez loin pour ne pas déranger les familles.

Cette attitude poussa si bien à faire croire à tout un chacun que Virgil finirait gardien de cimetière que lorsqu'il annonça à ses parents vouloir embrasser la carrière de médecin, son père en perdit sa pipe. Il fallut quelques instants pour que le père Sicricu reprenne la parole.

— Médecin ? C'est... fichtrement surprenant mon garçon. Mais c'est un métier honorable. Ça te demandera du travail. Beaucoup de travail, précisa le père en le regardant par-dessus ses lunettes.
— Je sais, fut la réponse laconique de Virgil.

Ce travail il comptait bien le mener à terme.


***



— Rappelez-moi ce que vous faites parmi nous, monsieur Sicricu.

Le jeune homme retint un long soupir. La scène se répétait encore et encore, représentation théâtrale dont il était à la fois l'acteur principal et le pitre de service à ses dépends. Le professeur, et éminent docteur, Neuburg le lorgnait de ses yeux vifs l'épinglant sur ce plancher mieux que ne l'aurait fait n'importe quel scalpel. Virgil se devait de réciter son texte, ne pas oublier une virgule pour le bien de la représentation. Ses collègues patientaient. Aucun d'eux ne l'aiderait. On ne s’immisçait pas dans une scène du docteur Neuburg. L'université de médecine de Berlin était bien trop importante, et ses études bien trop épuisantes, pour perdre son énergie dans de vains combats autres que ceux opposant les étudiants à leurs patients.

— Pour devenir médecin, professeur, répondit Virgil de sa voix détachée.
— Alors pourquoi vous obstinez vous à tuer vos patients ? Est-ce ainsi que vous concevez d'être médecin ?

C'était là une tragédie qu'il ne s'expliquait pas. Aussi bien portant soit le malade qu'on lui confiait, son état finissait toujours par se dégrader. La mort aboutissait, on envoyait le corps à la morgue et Virgil se devait de courber la tête face à une famille qui, tiraillée par le deuil, ne lui offrait pas un regard, confiant ses peines au docteur Neuburg qui se trouvait juste à ses côtés. C'en était devenu une blague auprès de ses camarades de promotion, chacun allant de sa petite facétie lorsque leur chemin croisait celui de Virgil. Le surnom « filleul de la Mort » revenait si souvent qu'il remplaçait son nom civil – hormis chez le corps professoral.

— Non monsieur. Je respecte le serment d'Hippocrate Je n'arrive pas à expliquer... J'applique les cours.
— Appliquez-les mieux. J'ai déjà couvert plus d'une de vos bévues, Sicricu. Mais si vous continuez sur cette voie, il vous faudra partir. Si on ne vous remercie pas avant.

Virgil ne dit mot, baissant la tête, ses yeux fixés sur la pointe de ses chaussures. Autour de lui l'assemblée se dispersait, les collègues quittaient la salle pour rejoindre leurs patients ou s'accorder une pause pour souffler. L'étudiant roumain attendit que la salle soit pratiquement déserté pour prendre, à son tour, la tangente. Comme d'habitude il irait flâner auprès de la morgue, laissant à ses camarades les joies des beaux jours, les cafés populaires allemands où ils allaient vider quelques verres, jouant des coudes parmi les ouvriers. L'effervescence des vivants n'était pas pour lui. La preuve : même en voulant les aider, les soigner du mal qui les rongeait, il les précipitait vers la mort.

Ils avaient peut-être raison ces étudiants qui riaient de lui dans leurs blouses immaculées. Ce devait être la Mort qui s'était penchée sur son berceau - ou un reliquat du maléfice de cette sorcière qui avait su le maudire à travers son propre décès.


***



— Et dites à ma femme qu'elle peut toujours courir pour l'héritage. Elle ne l'aura jamais, vous m'entendez ?

Virgil ne répondit pas à l'homme, demeurant immobile, les mains croisés. Herr Felddorf se plaignait de son épouse, quarante ans de mariage, depuis sa couche mortuaire, seuls ses pieds et sa tête dépassant du tissu qui recouvrait son corps. L'habituel gérant de la morgue abandonnait bien rapidement son poste lorsque Virgil se présentait – jamais l'étudiant n'avait mis à sac les lieux, se permettant même de les ranger et nettoyer lorsqu'il était là. Une aide bienvenue qui participait à une acceptation tacite de la présence de l'étudiant lors de ses heures libres. Venir passer son temps dans la morgue de l'université médicale rappelait à Virgil ces heures passées au cimetière communal – un moyen, comme un autre, de s'habituer à son don, de l'accepter. Même si, il devait se l'avouer, l'envie de faire taire les morts lui traversait l'esprit et crispait ses mains.

— Ah jeune homme, croyez-moi, continuait à pérorer Herr Felddorf. Si vous devez épouser une femme, veillez à ce qu'elle ne devienne pas comme sa mère, voire pire. Et si vous cherchez une compagnie, demeurez-en aux prostituées. Choisissez une maison propre. Ça vous coûtera bien moins cher et vous ruinera moins la santé.

Virgil haussa un sourcil, incapable de rire devant pareil conseil qui ne seyait absolument pas à un être comme lui. Les filles ne l'intéressaient pas. Son existence demeurait concentré sur son avenir dans la médecine, et apprendre à vivre avec sa malédiction. S'attacher à une femme, très peu pour lui. Il n'avait pas de temps à perdre.

La porte de la morgue s'ouvrit poussant Virgil à relever la tête et, surtout, à ne poser aucun regard déplacé sur le corps du mort. Il y avait très peu de chance qu'on devina, avec si peu d'éléments, le pouvoir de l'étudiant, néanmoins Virgil ne voulait courir aucun risque. Si jamais le moindre doute remontait jusqu'à sa famille, il pouvait tirer une croix sur tout retour potentiel à sa ville natale. On le tuerait comme on décimait les sorcières à tour de bras. La magie n'avait pas sa place en Roumanie, quelle qu'elle soit.

Le profil du professeur Neuburg se dessina par l’entrebâillement de la porte. Virgil se tendit, par réflexe, craignant déjà ce qui allait s'ensuivre. Loin des oreilles des autres étudiants, l'homme allait-il lui donner une leçon bien cuisante ? Au sein de la morgue, personne n'entendrait rien, si ce n'étaient les morts. Et les morts ne parlaient pas, n'est-ce pas ? D'ailleurs le corps de Herr Felddorf les séparait désormais alors que le professeur se plaçait face à Virgil, croisant les bras.

— Je dois vous parler, Sicricu.
— Le contraire m'aurait étonné.
— Ne soyez pas insolent. Vous savez, tout comme moi, que votre place parmi nous ne tient plus qu'à un fil.

Le silence revint, palpable. Virgil ne bougeait pas, attendant, se questionnant sur la présence de son enseignant ici. Personne ne venait à la morgue pour y tromper l'ennui, hormis lui, le filleul de la Mort, le médecin incapable de sauver des vies. Herr Neuburg semblait peser ses mots avant de finir par reprendre la parole, ses mains croisées dans le dos.

— Vous vous plaisez ici ? J'entends... la morgue, précisa-t-il, accompagnant ses paroles d'un geste du menton qui désignait la salle.
— La présence des morts ne m'indispose pas.

Le regard du professeur le scrutait sous ses sourcils broussailleux, sa main caressant, par à coups, la barbe grise qui lui dévorait le menton. L'enseignant semblait chercher quelque chose, attendre un mot, une réaction que Virgil ne lui offrait pas. Herr Neuburg ut un froncement de sourcils, un imperceptible mouvement des lèvres avant de sauter à pieds joints dans le sujet qui l'avait mené jusqu'ici.
— Monsieur Sicricu, avez-vous déjà songé à vous tourner vers le poste de médecin légiste ?
— Je vous demande pardon ?

L'étudiant se montrait sur la défensive, craignant une mauvaise pitrerie de la part de son aîné. Entre eux le cadavre ne pipait mot, semblant ouvrir grand les oreilles pour mieux percevoir le dialogue.

— Vous ne craignez pas les cadavres, n'éprouvez aucune répulsion à leur égard. Et, avec eux, vous n'encourez pas le risque de les tuer puisqu'ils sont... déjà morts.
— Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, si vous souhaitez vous débarrasser de moi, vous pouvez le dire de façon plus direct.

Les doigts de Virgil en tremblaient de cet emportement qui lui avait échappé. Il vit un pli se dessiner entre les sourcils de Herr Neuburg. L'homme posa ses mains à plat sur la couche mortuaire, en un geste que Virgil le lui avait vu prendre plus d'une fois durant ses cours. Une manière à lui d'appuyer sa présence et ses propos.

— Ce que je vous propose, Monsieur Sicricu, est une aide. Mettez de côté, pour une fois, votre arrogance juvénile. Sachez que vous êtes le pire étudiant qui ait jamais foulé le dallage de l'université Humboldt. Vous n'êtes pas taillé pour cette profession. C'est ainsi.

Du feu bouillonnait au sein des veines de Virgil qui serra les poings, courba l'échine. Il ne pouvait qu'attendre la suite des propos du docteur, connaître sa décision.

— Mais il serait gâchis de vous renvoyer. Je vous le dis : tournez vous vers le poste de médecin légiste. La profession demande les mêmes bases que celle d'un médecin plus... traditionnel, dirons-nous. Vos études ne seront pas perdues. Et je suis certain que vous trouverez, dans cette voie, un domaine qui vous parlera davantage.
— Combien ai-je de temps pour me décider ?
— La fin du semestre. Je pourrais vous assurer une place. Mais il vous faudra rattraper les cours de début d'année pour ne pas perdre pied.
— Ne vous souciez pas de cela. (Virgil releva la tête, ses yeux sondant l'enseignant) Je saurais travailler d'arrache-pied s'il le faut.

L'étudiant et le professeur se jaugèrent du regard jusqu'à ce que Herr Neuburg décida de quitter la morgue, sans un mot, daignant accorder à son élève qu'un hochement de tête approbateur. Tous deux savaient que, par ces mots, le Roumain avait accepté la proposition qui lui était faite. Comment aurait-il pu refuser alors que la voie qu'il suivait actuellement ne pouvait le mener qu'à la ruine ? Lorsque la porte se referma, la voix du macchabée se fit entendre.

— Dites si vous avez, un jour, l’occasion d'ouvrir le corps de mon épouse... Hein, on sait jamais ce que l'avenir nous réserve. Dites-lui que je ne l'ai jamais aimé. Je lui dois bien ça. Vous comprenez, quarante ans de mariage... Je peux tout de même pas lui briser ce qui lui reste de cœur aujourd'hui, puis elle vous croirait pas. Alors que morte, elle pourra pas vous faire de scandale. Hein, vous ferez ça pour moi ?

Sans un regard pour le cadavre, Virgil remonta le drap sur le visage blanchâtre de l'homme. Le tissu dessinant les lèvres qui continuaient à se mouvoir, l'étudiant se laissa tomber sur une chaise et plongea sa tête dans ses mains en coupe. Dans quoi s'était-il engagé ?


***



Mère, Père,

Je puis vous annoncer que je suis, à compter d'aujourd'hui, autorisé à pratiquer la médecine. J'ai obtenu mon diplôme ce matin même estampillé du cachet de l'université Humboldt de Berlin. Je me doute que vous souhaitez fêter cet événement comme il se doit. Hélas je ne rentrerais pas au pays. J'aurais aimé vous revoir – croyez-le. Néanmoins je suis tombé sur une offre d'emploi qui m'oblige à repousser, à plus tard, festivités et retrouvailles. Pensez donc : officier dans un des commissariats de Liverpool au Royaume-Uni.

Je t'imagine bien Père t'interloquer, à tenter de comprendre ce qu'accomplirait un médecin dans un commissariat avant d'écarquiller les yeux, signe que tu as compris où j'en viens. Non je ne soulagerais pas les vieilles dames de leurs rhumatismes, ni ne soignerait les hématomes d'une bande de garnements. Je vais officier auprès des cadavres, aider la police britannique à interroger les corps. Je suis devenu médecin-légiste. Je ne vous en ai jamais parlé auparavant car je craignais vos réactions. Vous m'avez toujours appris que Dieu a en horreur qu'on déshonore les corps des chrétiens. Mais c'est ainsi – c'est là une des branches de la médecine moderne ! Peut-être que, plus tard, après mûre réflexion, vous accepterez mon choix. Même si vous décidez de me répudier, sachez que je vous apprécierais toujours, avec tout l'amour dont je suis capable.

Je dois vous laisser. Je dois boucler mes bagages et embarquer pour le premier navire volant à destination de Liverpool. La science n'attend pas.

Votre dévoué fils.

Virgil Sicricu


 
 
 
17 juillet 2017 @ 18:08
Résumé : Où l'on voit la Mort rapprocher des âmes
Rating : PG-16 (violence suggéré, présence de cadavres, mention de viol)
Disclaimer : Les personnages appartiennent originellement au folklore populaire et à Grimm. J'en livre ma propre réinterprétation.
Notes : Lire la première partie. En soit l'histoire est liée à celle de L'affaire Bloody Mary mais elle peut être lue indépendamment. Pinterests de Virgil Sicricu et de Hannah Wood.


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17 juillet 2017 @ 18:00
Résumé : Où l'on voit la Mort rapprocher des âmes
Rating : PG-16 (violence suggéré, présence de cadavres, mention de viol)
Disclaimer : Les personnages appartiennent originellement au folklore populaire et à Grimm. J'en livre ma propre réinterprétation.
Notes : Lire la seconde partie En soit l'histoire est liée à celle de L'affaire Bloody Mary mais elle peut être lue indépendamment. Pinterests de Virgil Sicricu et de Hannah Wood.


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14 mai 2017 @ 21:16
Résumé : Où l'on découvre ce que cache une île.
Rating : PG
Disclaimer : Les personnages appartiennent à James Matthew Barrie.
Notes : Le texte avait été originellement rédigé pour un appel à textes sur le thème des trésors et découvertes. Manque de temps oblige, le texte a été avorté. Repris un bon moment plus tard, je l'ai proposé pour un autre appel à textes sur le thème des "Lieux magiques et mystérieux". Un des personnages de cette nouvelle est déjà apparu, auparavant, dans A l'ombre de Kensington. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu le texte précédent pour profiter de celui-ci, mais sachez que A l'ombre de Kensington se situe chronologiquement avant L'île fabuleuse. Pinterest d'ambiance
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15 février 2017 @ 11:45
Résumé : Où l'on découvre la véritable nature d'une dame.
Rating : PG
Disclaimer : Les personnages appartiennent aux frères Grimm et au folklore populaire.
Notes : Ecrit pour un appel à textes sur le thème de la magie. Si cela fait écho au mythe de la biche blanche dans votre esprit, c'est normal : c'est voulu. Pinterest d'ambiance

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07 février 2017 @ 23:22
Résumé : Où le premier amour n'est pas forcément le bon.
Rating : R-18 (sexe, prositution, meurtre)
Disclaimer : Les personnages appartiennent au folklore populaire et à Andersen.
Notes : Rédigé pour un appel à texte "érotisme et horreur". Le personnage principale a d'abord été un personnage RP, une sirène, qui a connu nombre de mutations pour atteindre sa nouvelle forme.


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